Stick

De l’action de celui qui ramasse ou brise la branche de l’arbre, est né le bâton. Ce morceau de bois ou d’os, cylindrique et allongé, n’est bâton que lorsque la main l’active, et cesse de l’être en même temps qu’il évolue. Étrange objet que ce bâton, état intermédiaire entre la branche et l’objet spécialisé. Le bâton ainsi saisi, aurait permis à l’espèce humaine de survivre en terrain hostile. Il est d’abord celui sur lequel s’appuyer, avec lequel repousser l’adversaire, chasser, allumer ou déplacer un feu. Il constitue, semble t-il, le premier outil manié puis développé par l’homme, son premier instrument, sa première arme. Le bâton permet à son porteur d’agir sur son environnement et de le modifier. Il est alors le type rudimentaire de l’objet technique, le modèle d’une classe d’objets développée par l’expérience du geste. La première curiosité soulevée par son étude, est l’absence de fonction déterminée du bâton. La polyvalence des emplois dont il s’enrichit à force d’être manié le rend insaisissable et il échappe à toute classification par l’usage tant il offre de possibilités. Désinvolte, il est pourtant dépendant de sa mise en action sans laquelle il reste branche inerte, objet mort. L’étude du bâton fait résonner tout particulièrement les mots de Victor Papanek : « Les hommes sont tous designers. (…) La préparation et le modelage de toute action en vue d’une fin désirée et prévisible : tel est le processus du design1. » Le bâton en tant que forme ouverte à de multiples mises en actions, semble être le degré zéro du design. Il est objet d’intuition, dont l’affordance ne suggère que la prise en main. Il s’efface dans le geste et épouse nos usages dans leur singularité.

Bâton percé en bois de cervidé, Magdalénien (17 000 à 10 000 avant notre ère).

Le bâton continue le geste de son porteur dont il augmente les capacités, il est un levier pour l’action. En tant qu’extension de la main, il est un objet transhumaniste primitif qui se regarde au travers des gestes qu’il augmente.

En 1968 lorsqu’il réalise 2001 : l’Odyssée de l’espace, Stanley Kubrick met dans les mains des premiers hommes un bâton d’abord utilisé pour frapper. À l’aube de l’humanité, dans le désert africain, une tribu de primates subit les assauts répétés d’un groupe rival, qui lui dispute un point d’eau. Alors que les australopithèques sont sur le point de disparaître, la découverte d’un monolithe noir inspire un geste inédit au chef de la tribu assiégée. Accroupi dans la poussière, il s’empare du fémur d’un squelette et l’utilise pour fracasser la carcasse sur laquelle il l’a prélevé. Du pouvoir de percussion de ce premier instrument, il comprend qu’il a la capacité de tuer. De toutes les potentialités qu’il offre, le bâton est largement utilisé pour décupler la force humaine dans l’action de percuter. Il est dans l’image de Kubrick, le premier instrument dont se dote l’humain. Et il en fait une arme. Les humains perpétuent ce geste depuis la transmission silencieuse des premiers hommes, de l’expérience d’un coup exalté par le bâton. De nombreuses armes en sont d’ailleurs les évolutions. On les appelle canne, batte, cravache, massue, masse, trique, verge, fouet, matraque, échalas, gourdin, badine, tricot, assommoir, crosse, bō, jō, tanbō, hanbō, pilon, latte et même bâton de feu. Bâton en main, les humains frappent, cognent, fustigent. À force de coups, le verbe bastonner – signifiant littéralement battre avec un bâton – entre dans le langage et avec lui naît la figure du bastonneur. Pourtant, à mêmes coups portés correspondent différents usages du bâton. Ainsi, la masse lorsqu’elle n’est pas utilisée comme une arme, est un outil employé pour dégrossir un matériau dur ou enfoncer coins et piquets, tandis que le pilon broie les épices par une succession d’impacts. On voit alors le coup de bâton servir à façonner la matière. Et de ces mêmes bâtons, partout, on frappe caisses claires, toms, grosses caisses, charleston, cymbales, triangles, xylophones, et objets incongrus pour en extraire la sonorité.

Le bâton est parfois taillé en pointe ; cette modification formelle le dote d’une nouvelle propriété, celle de trouer la matière. L’étymologie anglaise de stick2, tout comme celle de ses cousins germaniques et hollandais, se réfère d’ailleurs à l’action de percer. Ainsi, les aiguilles traversent peaux et tissus tandis que les piquets et les pieux s’immiscent dans les profondeurs de la terre. Mais cette propriété est majoritairement utilisée dans l’armement, pour lequel le bâton devient lance, flèche ou harpon. En évoluant, ces armes sont enrichies de pointes en métal dont les qualités offrent une plus grande efficacité.

Ces pointes métalliques se perfectionnent avec la maîtrise du feu, foyer primitif dont la mythologie grecque conte qu’il fût caché par Zeus dans une tige de fenouil, avant d’être volé par Prométhée et offert aux humains en même temps que la capacité de le reproduire. C’est par frottement d’un bâton contre un morceau de bois entaillé que jaillissent les premières étincelles. La technique est expliquée par Jean-Baptiste Labat, dans son récit Nouveau voyage aux isles de l’Amérique3. C’est également par friction que le bâton fouisseur vient creuser la terre pour ameublir le sol ou dévoiler racines et tubercules dont le corps se nourrit. Et par la même action, calames, stylets, pinceaux, plumes, crayons et stylos cristallisent le geste en même temps que les mots.

En Égypte ancienne, on célèbre la fête des bâtons pour palier à l’affaiblissement du soleil à l’équinoxe d’automne. Alors que la chaleur et la durée d’ensoleillement diminuent, on offre des béquilles à l’astre fatigué pour l’aider à continuer sa route. Sous la métaphore d’un vieillard, le soleil prend appui sur le bâton. Ce dernier offre la stabilité d’un troisième point d’appui à celui dont les jambes faiblissent. Il accompagne également la marche du berger, du randonneur ou du pèlerin. Aussi, celui qui pour un temps délaisse la verticalité, est encore souvent porté par la chaise ou le lit, reposant chacun sur des bâtons. Et dans la métaphore des pieds ou des legs, ces bâtons remplacent les membres au repos de celui qui se laisse porter. L’étymologie latine du mot bâton en fait d’ailleurs un objet de soutien. Dérivé de bastum, lui-même emprunté à la forme verbale bastare, bâton signifie « soutenir », « porter ». Le latin considère ainsi le bâton comme un objet destiné à porter son porteur. Mais il est aussi le manche par lequel l’outil ou l’instrument est tenu, et au bâton est confiée la tâche de porter les objets.

Le bâton est également l’un des symboles de l’axis mundi, représentant le pilier du monde. On lui attribue dans la religion et la mythologie, la force et l’équilibre nécessaires à cette tâche. Mais cet axe est avant tout l’allégorie du lien entre les mondes : souterrain, terrestre et céleste. Le bâton s’enrichit dans les croyances, du don de correspondance entre les mondes qu’il relie. L’usage de la baguette revêt tour à tour un sens mythique, mystique et magique au sein des diverses cultures et des civilisations. Passant des mains des Dieux et des prophètes à celles des hommes, le bâton concentre les énergies et confère de grands pouvoirs à son porteur. Ainsi, le bâton permet au chaman de voyager à travers les mondes, tandis que les sorcier·ère·s s’envolent à califourchon sur le manche d’un balai. Et d’un coup de baguette magique, sorcier·ère·s, mages et fées lancent des sortilèges. On connaît également le rôle merveilleux du bâton de Moïse dans les religions chrétiennes et juives, et celui que joue celui de Mercure ou encore les baguettes de Minerve, de Circé et de Médée dans la mythologie grecque. En vérité, le bâton est entre les mains de ces divers personnages, le symbole plutôt que l’agent de leur puissance. Pourtant, les Grecs l’utilisent dans leurs pratiques divinatoires et leur langage s’enrichit du terme rhabdomanteía, soit la divination par un bâton. On voit la rhabdomancie, servir d’abord dans des rituels superstitieux ou des cérémonies sacrées, appliquée aux choses morales, avant d’être utilisée comme moyen de découvrir des choses matérielles. Le bâton est alors employé à la recherche de sources ou de minéraux précieux, par captations des radiations qu’ils émettent. L’humanité fait du bâton un instrument miraculeux et sa force symbolique devient l’apanage des puissants.

Alors que le bâton relie les divers mondes et incarne la puissance des Dieux, des magiciens, des oracles et des augures, il devient également le symbole de la monarchie sous le nom de sceptre. Il représente alors la puissance de l’autorité suprême que Dieu confère au monarque. Il est étonnant de constater que le mot sceptre, provenant du grec ancien skêptô, renvoie à l’action de soutenir, au même titre que bastare en latin (verbe dont est issu bâton). Alors que le soutien apporté par le bâton s’exprime de diverses façons, le sceptre est l’instrument exclusif de l’autorité et du commandement. Il est l’attribut du chef, et le bâton, sans même être mis en action, a alors la faculté de diriger. Comme le souligne Anthony Réal, « le bâton n’était plus déjà, ente les mains des chefs des nations, un simple morceau de bois dont ils se servaient comme appui ou comme arme défensive. Le cuivre, l’argent, l’or, les pierres précieuses en avaient remplacé le fer. Il n’était plus le signe de la force matérielle, il représentait la force morale ; il avait cessé d’être une arme, il était devenu un emblème, un ornement royal. Voilà pourquoi on lui avait donné le nom plus fastueux de sceptre4 ». L’hypothèse ici formulée est que bien plus que la symbolique divine, c’est le souvenir de la bastonnade qui confère au bâton une telle autorité. On voit ainsi le bâton produire le même effet sur les hommes, que sur les animaux dans les mains d’Adam5. L’expression mener à la baguette provient par ailleurs des chefs militaires brandissant leur épée pour diriger leurs troupes. Elle fait aujourd’hui bien plus écho au chef d’orchestre dirigeant les musiciens d’un geste précis. Celui-ci les fait s’exprimer tour à tour, à l’image du bâton de parole issu des traditions nordamérindiennes. Mais si le bâton permet de partager la parole entre les membres d’un groupe, bien souvent il la coupe et la prend. On parle notamment de Big Stick Policy6 pour évoquer la politique menée au début du XXe siècle par Franklin D. Roosevelt, et par laquelle les États-Unis s’arrogent unilatéralement un droit d’ingérence sur leurs voisins, et plus généralement, sur l’ensemble de l’Amérique. Sans bastonnade ni bâton, le mot incarne ainsi l’idée du pouvoir et sa taille semble en mesurer l’étendue. Aussi dans les métaphores, lorsqu’elle a la trique ou la gaule, la verge se change en gourdin et le sexe masculin ainsi comparé au bâton devient élément symbolique de la domination. On retrouve également cette association du phallus au bâton au sein du mot latin baculum désignant le bâton et donné à l’os pénien dont sont dotés de nombreux mammifères. Les similitudes formelles entre le pénis et le bâton les amènent à correspondre dans le langage et la charge symbolique du bâton semble se transférer sur le phallus, dès lors associé à une série d’instruments destinés à assujettir l’autre. Et si le bâton est l’instrument du pouvoir, l’in-baculum7 est par définition, faible d’en être dépourvu. Objets, usages et langage s’influencent et se construisent en rebonds, faisant du bâton un objet culturel.

Inconnu, L’Herakels de Lansdowne, 125 av. notre ère.

De cette infinité de gestes et de mots, émerge l’idée qu’il existe autant de mises en action particulières du bâton que de mains qui le manipulent. On distingue toutefois six types d’actions effectuées par le bâton : percuter, percer, frotter, porter, relier et diriger. Il est étonnant de constater que le langage ne rend pas compte de l’ensemble de ces actions. En effet, l’étymologie latine de bâton renvoie à celle de porter, et il faut attendre que le mot baston entre dans la langue française, pour que l’action de percuter lui soit associée. Depuis, la plupart des expressions faisant référence au bâton, renvoient à l’idée du coup porté. A contrario, le mot rhabdos, désignant le bâton en grec ancien, fait le chemin inverse puisqu’il vient de rhepo, le coup. Il est donc par essence l’objet dont on use pour frapper. Dans les langues germaniques, le stab, le stick ou le stock sont associés à l’action de percer. Systématiquement, le mot qui désigne le bâton n’en montre qu’une facette – celle de l’action – niant ainsi ses propriétés matérielles et culturelles. Le langage porte alors la marque du rapport fonctionnel que nous entretenons avec nos objets. De plus, dans chacune de ces langues, le bâton est décrit par le prisme resserré d’une seule des actions dont il est l’instrument. Aucune ne rend compte de la multiplicité de ses mises en action potentielles ; à moins de considérer du point de vue de son étymologie latine, que toutes les actions du bâton agissent en soutien des gestes de son porteur. Ainsi, le bâton est à penser comme un objet typique de l’augmentation de l’action humaine, par laquelle il est défini en tant qu’objet-action.

Un dialogue s’établit entre l’objet et son utilisateur. Le bâton livre ses affordances à son porteur qui use de ses potentialités pour l’activer. Alors que le bâton agit en soutien du geste et fait évoluer l’usager, il se développe à son tour. Il est alors matière plastique et malléable dont les qualités sont maîtrisées par les hommes. En même temps qu’il devient matériau à transformer, il acquiert sa forme dans le langage. Le bâton cesse de n’être désigné que par une série de verbes, et de nouvelles catégories apparaissent. Aux catégories d’action s’ajoutent des catégories formelles et matérielles. C’est ainsi que depuis leur étymologie, les perches, baguettes, règles, crosses et béquilles sont respectivement des bâtons longs, minces, droits, crochus et avec un bec, tandis que les cannes et les calames doivent leur nom au roseau dans lequel ils sont taillés. En manipulant sa forme et sa matérialité, l’homme échange le bâton contre une profusion d’objets spécialisés.

Le langage rend compte de cette spécialisation. Parfois, au mot bâton se greffe un autre qui le met en contexte ou en précise l’usage. Il existe alors des bâtons de marche, de feu, à fouir, de commandement, de maréchal, blancs, ferrés, impériaux, de parole, cantoraux, de chaman, divinatoires, du diable, de voyage, d’infamie, runiques, de bématiste, de Neper, de télécommunication, cryptographiques, d’office, de dressage… Mais bien souvent, le bâton s’extrait des termes qui désignent ses évolutions. Aussi, bien qu’il soit à l’origine des cannes, bourdons, tuteurs, piquets, triques, béquilles, échalas, hampes, alpenstocks, piolets, houlettes, battes, cravaches, massues, masses, triques, verges, fouets, matraques, gourdins, badines, tricots, assommoirs, crosses, boomerangs, bō, jō, tanbō, hanbō, pilons, lances, piques, hastes, piolets, perches, manches, gaules, sticks, lattes, aiguilles, aiguillons, rondelets, rabouilloirs, rouleaux, épieux, gaffes, stylets, crayons, stylos, pinceaux, houssines, khakkhara, sakujo, penn bazh, staffs, on ne le retrouve dans aucun de ces mots. Ces objets issus du bâton se trouvent pris dans les cadres d’une fonction. Le bâton quant à lui, s’éclipse du langage et se dissocie de ses évolutions, échappant ainsi au musèlement de ses virtualités.

Cette dérobade permet au bâton de rester pluriel. Il est une abondance d’objets, une prolifération de mots, une multitude de formes. Cette pluralité rend l’exercice de sa classification difficile et dans cette totalité chaotique, la forme est ce que le bâton a de plus stable. Bien qu’entre les mains de celui qui le modèle il se décline en de nombreuses variations formelles, celles-ci se font dans une lignée cohérente. Le bâton est alors le modèle type d’une catégorie formelle réunissant tous les objets rigides, longs, de section ronde et de circonférence offrant une prise en main idéale.

Le bâton peut être défini par sa forme, qui rend la mise en action possible. À ce titre, elle précède la fonction et contredit Louis Sullivan dont la formule « form follows function » résume la pensée fonctionnaliste. De toutes les théories de pensée de l’objet, celle du fonctionnalisme a été largement exploitée par le design. Depuis le modernisme, la fonction est considérée par la discipline, comme essence de l’objet. L’apparente simplicité de cette formule est en réalité problématique puisque l’approche de l’objet par sa dimension fonctionnelle, nie à la fois les potentialités et les spécificités culturelles de celui-ci. Dans le cas de l’étude du bâton, en plus d’être incomplète, cette théorie semble penser à l’envers en faisant préexister la fonction à la forme. Alors que le bâton évolue en une infinité d’objets-fonctions qui n’ont de valeur que par ce qu’ils produisent, les dispositionnalistes nous invitent à regarder l’objet comme un ensemble de potentialités. La théorie des propriétés dispositionnelles, réhabilitée et promue par les philosophes contemporains Karl Popper et David H. Mellor, s’oppose à la théorie fonctionnaliste en tant qu’elle envisage l’objet comme un ensemble de propriétés8 offrant une multitude de possibles. Les propensions d’un objet préexistent de fait à l’usage qui n’est qu’une série d’activation de ses dispositions. Ainsi, c’est parce qu’il est dur et que sa circonférence correspond à la main que le bâton est utilisé pour frapper. Et s’il est fait d’un bois sec, il peut-être enflammé pour chauffer ou éclairer. De l’activation de certaines de ses propriétés naissent alors les fonctions dont se dotent les évolutions du bâton. L’existence même du bâton est une propriété dispositionnelle, laquelle peut ou non se manifester suivant qu’il est manipulé ou laissé inerte à l’état de branche. Le langage nous montre en effet que le bâton tire son appellation de son activation. Cette théorie permet également de repenser l’acte du design : l’objet est alors une forme matérielle offrant de multiples lectures. Aussitôt matérialisé, il échappe aux mains du designer et présente à l’usager qui fait fi du mode d’emploi, un panel d’activations possibles.

Bâton de divination, Abbé de Vallemont, La physique occulte, Paris, Jean Anisson, 1693.


Les éclaireurs unionistes de France, Manuel de l’éclaireur, 1941.

Le bâton a de multiples facettes ; l’appréhender entièrement nécessite de considérer à la fois ce qu’il est et ce qu’il peut être. Mais s’il est un objet matériel autonome, c’est de l’infinité de ses usages qu’il tire sa signification. Il est alors enrichi de ses rencontres et de ses fréquentations qui le rendent complexe et total. C’est sous cet angle de la relation que Dominique Perrot choisit de regarder l’objet. Dans son article « Réflexions pour une lecture de la domination à partir des objets », l’auteur écrit qu’« isolé de son contexte socio-historique, l’objet n’existe pas ou alors demeure en tant que simple contexture matérielle, vide de tout message proprement social. Or l’objet qui retient notre attention ici est l’objet envisagé comme lieu de passage, de communication, comme moyen de production (quelle qu’en soit la propriété), comme pilier matériel des sociétés, mais aussi comme élément immatériel puisqu’il est cause, prétexte, conséquence de relations de pouvoir, de rencontre, d’échange symbolique. L’objet n’est qu’un trait d’union substantifié prenant son sens dans ce qu’il relie ou ce qu’il rompt9 ». D. Perrot nous invite ainsi à regarder l’objet non pas en soi mais en tant qu’ensemble de relations potentielles. Appréhender le bâton et ses évolutions depuis les relations qu’il co-construit avec celui qui le manipule, c’est considérer que le même bâton sera interprété de diverses façons, suivant l’individu qui le regarde et la situation dans laquelle il est regardé. Les propriétés dispositionnelles du bâton sont alors activées tour à tour, de main en main.

Le bâton épuise les catégories qui tentent de l’appréhender tant il est instable, en perpétuel mouvement, en constante transformation. La fonction, tout comme l’action, la forme ou le langage, offrent des points de vue toujours incomplets sur ce qu’est le bâton dans sa totalité. Il est défini par les mains qui le manipulent autant que par sa matérialité ou par les mots qui le désignent. Le geste du designer n’est qu’une constituante vide de sens si elle n’est appropriée par l’usager. Le fait de nommer un objet ou d’en user sont alors autant de gestes de design en tant qu’ils le forment et le formulent. Le bâton en tant que type primitif de l’objet technique nous offre un regard riche de milliers d’années de recul sur la manière dont évoluent les objets dont nous usons. Alors que seules la forme et la fonction sont considérées par la discipline du design marquée par plusieurs décennies de pensée fonctionnaliste, le bâton révèle des contours plus élastiques. Il apparaît comme le type même de l’objet ouvert, à la transgression de la fonction, à la transmission des connaissances et à la transformation. Il traverse les types en même temps que les âges, toujours primitif, sans cesse contemporain.

Selfie.


  1. Victor Papanek, Design pour un monde réel, Paris, Mercure de France, 1974 (1971), p.31. 

  2. Stick est la traduction anglaise du mot bâton. Il provient de l’ancien anglais sticca (barre, brindille), lui-même issu du proto-indo-européen stig (percer, piquer, trancher). 

  3. Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amérique, Volume 2, La Haye, P. Husson, 1724, p. 115 : « On prend deux morceaux de bois, l’un plus dur que l’autre ; on fait une pointe au plus dur et un commen cement de trou au plus mol. On met celui-ci entre les genoux et on le presse pour le tenir ferme, et prenant l’autre (…) entre les palmes des deux mains, on met sa pointe dans le petit trou de l’autre, et on le fait tourner le plus vite possible (…) le mouvement continuant, elles en reçoivent à la fin assez pour s’enflammer. » 

  4. Fernand-Michel François-Fortuné dit Antony Réal, Histoire philosophique et anecdotique du bâton depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, par Antony Réal, Paris, Librairie de la société des gens de lettre, 1873, p.28. 

  5. Dans la Genèse, Adam premier homme, cueille une branche pour repousser les animaux sauvages et « la frayeur des animaux fût si grande qu’ils s’approchèrent, en tremblant, jusqu’aux pieds de l’homme, et qu’ils léchèrent, en marque de soumission, le bâton dont il était armé », op. cit. p.3. 

  6. Big Stick Policy peut être traduit par « politique du gros bâton ». 

  7. In-baculum signifie littéralement « sans bâton » et est l’étymologie latine du mot imbécile dont la première définition donnée par CNRTL est « qui est faible de nature ». 

  8. Les propriétés d’un objet sont ses qualités particulières et intrinsèques soit sa forme et le (s) matériau (x) qui le constituent. 

  9. Dominique Perrot, « Réflexions pour une lecture de la domination à partir des objets », dans Objets chers et funestes, coll. Cahiers de l’IUED, Graduate Institute Publications, Genève, 1979, p.13–31. 

Sommaire nº 48-49
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