Vers l’avenir en chemise hawaïenne

Avant propos

Cette étude de cas, qui prend sa source dans un village rural chinois non loin de d’Haikou dans la province d’Hainan, s’est ébauchée à Shanghai grâce à l’aide de l’urbaniste Yungsheng Su et de sa classe d’étudiants du collège Design et Innovation de la Tongji University, qui travaillaient sur le déve­loppement urbain de ce village. Dans le contexte du travail de terrain, le designer n’est pas immunisé contre d’éventuels imprévus. Le cas présent ne fait pas exception et son implantation géographique y est très certainement pour quelque chose. S’inscrivant dans une démarche de recherche en cours qui s’efforce de comprendre la pertinence et l’impact d’un design ethnographique – voire documentaire – sur le terrain, ce texte est l’extrait d’une étape dans la construction de son objet. Il doit donc être considéré comme un premier aperçu de cette expérience d’immersion, un modeste relevé d’observations plutôt que comme les conclu­sions d’une recherche achevée. La Chine est un pays mu par le désir d’un avenir prospère porté par l’innovation, se hissant toujours plus haut sur l’échelle d’une supposée ascension économique et sociale. Étudier l’impact des projets de développement urbain sur la Chine rurale est un vaste sujet, pour le moins sensible. Le premier parti pris a donc consisté à considérer l’étude d’un cas précis, en partie révélateur des mutations en cours dans la Chine rurale contemporaine.

En 1723, un temple ancestral fut érigé en l’honneur d’une famille historiquement puissante : la famille Li Wenyin. Le temple est composé de trois bâtiments, deux cours et un jardin. Il est, de loin, l’architecture la plus prestigieuse du village.
Trois marches mènent au premier bâtiment, quatre au second et cinq au troisième, symbolisant ainsi l’ascension sociale tout au long de la vie. Ce n’est alors qu’en franchissant cette cinquième étape qu’on peut contempler le trajet parcouru, par les ouvertures des premiers bâtiments qui donnent sur le mur au fond du jardin et qui offrent une vue du village à travers un trou qui fait office de fenêtre.

Synergies

Pays traditionnellement rural dont les paysans possédaient collectivement les terres agricoles exploitées 1, la Chine s’est efforcée de se débarrasser de cette image « paysanne » en se redéfinissant et en révolutionnant sa production, sa culture et ses compétences. Depuis la création de la République populaire de Chine en 1949, accompagnés par le rêve socialiste d’une « nouvelle société » à l’origine de l’ère Mao, les citoyens ont été enregistrés dans deux catégories distinctes de résidents : les ruraux et les urbains. Cette politique d’enregistrement porte le nom d’Hukou et au cours des six dernières décennies, elle est à l’origine de nombreuses formes d’inégalité et d’injustice, les citadins ayant accès à des services plus avantageux, tels que des droits fonciers ainsi qu’un accès aux services de santé et d’éducation. Aujourd’hui, de nombreuses personnes se définissent encore elles-mêmes par la catégorie à laquelle elles appartenaient à la naissance, se présentant par exemple comme « paysans ». Au cours des dernières décennies, la communauté rurale est passée de 76 % à environ 50 %. Cependant, la relation entre ruraux et urbains n’est plus binaire, ce que l’on nommait rural étant en train de se transformer en « rural urbain » – ou « rurbain » comme disent les géographes français. Le résultat étant une société « stratifiée 2 » où l’écart entre les très riches, la classe moyenne émergente et les individus dont la vie est restée pratiquement inchangée, augmente constamment. L’étude collaborative Rural Urbain Framework3 des urbanistes Joshua Bolchover et John Lin, affirme que « la dis­tinction, autrefois évidente, entre le rural et l’urbain est devenue obsolète face aux processus ayant contribué à brou­iller leurs définitions », les urbanistes estimant que « le futur de l’ère urbaine est étroitement lié au destin de l’ère rurale ». Partant, Bolchover et Lin constatent que l’organisation des zones développées au XXe siècle n’est plus valable, les notions de centre et de banlieue ayant cédé la place à une « couverture urbaine grad­uelle 4. »

Le mur du jardin du temple ancestral de la famille Li Wenyin est lui-même une curiosité architecturale. En réalité son trou rond central est censé équilibrer les forces solides avec les forces liquides. Il a donc un usage à la fois symbolique et structurel, permettant au vent de le traverser.

Cette situation s’explique moins par l’exode urbain vers les banlieues tel qu’on l’a connu dans les villes urbaines occidentales, que par « l’interrelation entre processus urbains et processus ruraux » et par le renouveau économique permanent. C’est dans ces con­ditions que le New Modern Socialist Countryside5 a transformé la Chine rurale en un terrain d’ex­périmentation permanent.

Assimilations

Situé dans le nord de l’île d’Hainan, le village étudié a été récemment sélectionné par le Parti communiste chinois pour intégrer le Beautiful Village Program qui vise au développement rapide de villages reconnus pour leur beauté et/​ou leur importance historique et/​ou culturelle, en vue « d’accélérer l’amélioration de la production et les conditions de vie en milieu rural, de construire des villages magnifiques de haut standing et de promouvoir le développement rural économique et social 6. » Bien que fortement marqués par les anciennes traditions ancrées dans leur mémoire collective, de nombreux villageois anticipent l’avenir éclatant supposé les attendre. Les enjeux concernant l’avenir de la Chine rurale semblent aussi importants que les désirs qui se portent sur la recon­struction et l’urbanisation du pays.

Des codes et règles anciens décorent les murs de la deuxième cour ; écrits dans un dialecte ancien, leur sens n’est pas évident. Leurs illustrations donnent une idée de leur contenu : des histoires de tigres, de coqs, de nature et de famille y sont racontées, ainsi qu’une histoire de piété filiale dans laquelle un fils sacrifie son propre enfant afin de nourrir sa mère.

Hainan est le point le plus au Sud de la Chine, situé à 300 kilomètres à l’est du Vietnam et séparé du continent par le détroit de Qiongzhou (qui mesure 25 kilomètres de large). Par sa taille et sa situation géographique, l’île est surnommée « la queue du dragon ». Sa superficie est semblable à celle de la Belgique et elle est peuplée de 9 millions d’habi­tants. Longtemps considérée comme un territoire encore plus isolé et plus obscur que le Tibet ou la Mongolie, Hainan n’a pas été touchée par l’indus­trialisation avant 1980 et possède encore aujourd’hui un petit nombre d’usines. Dans le passé, l’île a été considérée comme un territoire d’expérimentation utilisé entre autres fins comme un laboratoire des idées chinoises les plus libérales. Elle est encore aujourd’hui considérée comme une zone économique libre, bénéficiant d’un système de taxations favorable censé encourager les investissements étrangers.

Des outils taillées en pierre volcanique, tels que des meules pour la canne à sucre ou le riz, sont dispersées à travers le village.

Depuis la fin des années 1980, le « marketing territorial » d’Hainan a beaucoup emprunté au modèle de sa sœur occidentale, Hawaï (dotée d’un climat similaire), au point d’adopter le surnom d’« Hawaï oriental ». La ressemblance des paysages (plages de sable blanc, palmiers, volcans) est redoublée par les chemises à fleurs aux couleurs vives, les guir­landes de fleurs, un logo étrangement similaire et des hôtels aux tonalités hawaïennes. Pourtant, le patrimoine culturel d’Hainan est riche : les plus anciens habitants de la communauté Li, remontent au premier siècle avant J.-C. Aujourd’hui, les Lis sont l’une des 55 minorités ethniques recensées en Chine. Alors que leur mode de vie était compromis depuis le XV e siècle, leurs convictions fondées sur le culte ancestral, le chamanisme et l’animisme, ont été menacées dès 1949 lorsque le Parti communiste chinois s’est rangé à l’athéisme, mettant en œuvre une po­litique de pochu mixin et de yifengysu visant à éliminer tous les cultes et toutes les pratiques 7 traditionnels. Pour le Hainan et la communauté Li, ces réformes ont contribué à la réduction, voire à la disparition de nombreuses pratiques culturelles, tels le tissage, le tatouage et la musique. En 2018, avec la volonté de transformer l’île en méga-destination touristique internationale, peu de villages Li ont réussi à demeurer éloignés de l’influence des villes dites « développées » qui les entourent.

Les restes de pétards remplissent les rues, souvent vides. Bien que le village soit généralement très calme, la paix est rompue par des pétards ou des feux d’artifice dans le temple Guanyin Bodhisttva. Ce dieu bouddhiste idolâtré dans le village, a « la gentillesse d’une femme ainsi que le pouvoir d’un homme » et il est le seul dieu chinois transgenre.
Ce détail semble influencer le statut des femmes dans le village : un décret y a été adopté il y a des centaines d’années précisant qu’au décès de leur mari, les femmes deviennent le chef de famille, leur permettant ainsi de garder et d’élever leurs enfants seules.

Interprétations

Mon parcours m’a conduite vers Lui Yi, village historiquement reconnu et miraculeusement préservé. Fondé par un clan familial, Lui Yi est situé à une trentaine de kilomètres de la capitale, dans la région de Chengmai. Les premiers témoignages de son existence remontent à 1256, à la fin de la dynastie Song du Sud (1127–1279). Aucun moyen de transport en commun ne pouvait nous y conduire, le trajet devait se faire en voiture ou en cyclomoteur. En sortant du centre ville, nous avons aperçu les hôtels de luxe et les plages de sable blanc qui font de cette île une destination touristique prisée. Ces complexes se sont cependant dissipés lorsque nous nous sommes dirigés vers l’intérieur des terres et nous n’avons traversé qu’une petite ville avant d’arriver à l’entrée de la piste isolée qui nous mènerait au village, bordée d’un décor tropical contrastant avec les bannières rouges de l’armée chinoise qui longeaient le chemin. La rupture entre l’urbain et le rural a été aussi brutale que bienvenue. Traditionnellement, au sein des villages Li, l’entrée n’est pas manifeste ni ornée, l’arche officielle étant stratégiquement placée ailleurs, dans l’espoir de dissuader ou de tromper les esprits malicieux. De ce fait, l’entrée principale du village est plutôt modeste et les chemins menant à son cœur ne sont jamais simples. Il s’y trouvait seulement une petite place qui marquait l’entrée et à presque neuf heures du matin, elle accueillait déjà plusieurs enfants et une personne âgée qui, sous la chaleur déjà insupportable, se pré­lassaient à l’ombre des banians.

Dans l’ensemble du village, dix-sept unités sont classées comme reliques ou monuments culturels (deux temples ancestraux, trois arches, deux tours, deux ponts, quatre puits, une sculpture et trois tombeaux). Jusqu’à ce jour, l’architecture et surtout la bio­diversité du lieu ont été conservées. De plus, la culture du village étant toujours ancrée dans une pratique animiste, chaque pierre, plante et sculp­ture est Feng shui, tous les éléments jouant un rôle précis pour assurer le bon fonctionnement du village.

La plupart des noms de famille se terminent par Li.
Des copies des arbres généalogiques originaux sont conservées dans des cartons dans un espace administratif improvisé, où il y a le seul ordinateur du village. Nous avons pu avoir accès à des centaines de photocopies des documents officiels calligraphiés. Personne n’a pu nous dire où se trouvaient les originaux ni s’ils existaient toujours.

On dit que la forme du village ressemble à un phénix et deux tours composées de sept niveaux ont été placées à ses pieds, où l’on brûle des offrandes, telles que des papiers Joss ou des peaux de noix de coco, dans l’espoir de convaincre le phénix de demeurer sur place. Le village ainsi que ses trois lacs (Moon, Sun et Star), sont entourés de rizières. Quelques quatre-cents maisons y sont installées, plus ou moins délabrées, et les principaux habitants sont les descendants des ancêtres qui vivaient là autrefois. Chaque maison est construite à partir de roche vol–canique de la région, selon la technique du mur en pierre sèche. Le statut social du premier pro­priétaire de chaque maison familiale peut se lire non seulement dans les dimensions et la disposition de la maison, mais également dans la taille et la régularité de la pierre utilisée. Tel est le cas dans la majorité des villages ruraux chinois. Les prin­cipaux habitants sont soit très jeunes, soit très âgés, la plupart des personnes ayant atteint l’âge de travailler quittent les villages dans l’espoir de trouver du travail dans les villes voisines. Ceux qui restent vivent grâce à leurs terres et sont pour beaucoup dans le troisième âge, atteignant ou dépassant l’âge de cent ans. La rumeur voudrait que cette longévité soit due à la qualité exceptionnelle de l’eau des puits du village. Les jours et les années sont rythmés par le bétail et les cultures. Les villageois pêchent quotidiennement dans les ruisseaux et et lacs. À l’occasion les poules sont tuées et vendues localement (l’île est connue pour son « Hainan Chicken »), de même le riz séché est vendu pour l’alimentation des canards.

Le village est organisé autour de trois lacs, dont le principal est nommé Moon Lake. Dans l’ombre de son bord, petits et grands passent leur temps libre à bavarder ou jouer aux cartes dans le salon improvisé. Le lac lui-même abrite des oies. On y pêche, on y nage et on vient y raffraîchir le bétail en fin de journée.

Paradoxes et collisions

« La relation entretenue avec ce que l’on nomme la “ tradition ”, est accompagnée d’une certaine manière par une interprétation du passé, opérée avec des objectifs et critiques strictement contemporains 8. »

D’autres tentatives semblables au programme Beautiful Countryside ont été menées afin de préserver le patrimoine de la Chine rurale… par le développement, paradoxalement. Comme l’a confirmé Francesco Bandarin, ancien directeur du patrimoine mondial de l’Unesco, « c’est un destin inévitable : les raisons mêmes pour lesquelles un lieu est choisi pour être inscrit sur la liste du patrimoine mondial sont également les raisons pour lesquelles des millions de touristes affluent année après année vers ces sites 9. » Autrement dit, l’inscription d’un site sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco lui donne une reconnaissance et une légitimité non négligeables ; cependant, considérée pour beaucoup comme le dernier recours pour éviter une disparition certaine, cette étiquette peut devenir l’élément perturbateur qui porte atteinte à l’auth–enticité du site, mettant en péril le quotidien des communautés locales. L’écrivain Marco d’Eramo a proclamé que cet approche qui privilégie le tangible au détriment de l’immatériel et qui préfère les touristes aux communautés locales, est de l’ordre de ce qu’il nomme un « Unesco-cide ». De nombreuses destinations seraient confrontées à la nécessité d’équilibrer le besoin d’un revenu issu du tourisme et la préservation d’une culture qui, dans un premier temps, avait attiré l’attention sur le site. Dans certains cas, les tentatives de conservation des sites contribuent finalement tantôt à leur autodestruction, tantôt à leur réduction à des sortes de parcs d’attraction, tous ornés des mêmes snacks et boutiques de souvenirs. Ces lieux, a priori reconnus pour leur patrimoine culturel singulier, deviennent des artifices du modèle occidental dominant et reposant sur son système de valeur, tenu en haute estime en Chine. À Hainan par exemple, la fascination exercée par le modèle culturel hawaïen, qui s’opère au détriment de l’histoire et de la culture chinoises pourtant riches, est indéniable et invoquée pour séduire les touristes chinois et étrangers, sous la forme d’un étrange processus de colonisation intérieure.

Puisque tous les animaux sont en liberté dans le village, la récolte de riz doit être « gardée » pendant qu’elle sèche au soleil. M. Li Ban Sheng, qui vit près de Moon Lake, reste perché sur son tabouret la journée en jouant à la loterie chinoise Cai Piao. Il se lève ponctuellement pour chasser les poules et autres canards, oies, cochons ou chèvres errants. Il ratisse la récolte de temps en temps.

Le programme Beautiful Countryside se présente explicitement comme une tentative d’aider le village à préserver son histoire et ses traditions, avec l’intention de les exposer au monde entier. Or pour que ce projet soit plausible et pour qu’il puisse susciter l’intérêt des investisseurs, ce programme de pré­servation entraîne inévitablement la construction d’au moins un hôtel de luxe, accompagné de restaurants, cafés, boutiques de souvenirs et agences immobilères 10. Encore autonome aujourd’hui, le village sera donc bientôt confronté à la triste réalité de la con­sommation de masse et du capitalisme. Un groupe de designers a été invité à accompagner et à favoriser cette transition, en projetant ce village rural dans le XXI e siècle, principalement dans le but d’accueillir les touristes dans des conditions « attractives ». Comme l’a fait remarquer Pierre Doze à propos d’une situation comparable, le designer est bel et bien ici la « nuée qui annonce l’orage 11. » Quant à moi, je n’étais pas confrontée pour la première fois à la réalité d’un système top-down, mais je ne m’étais jamais trouvée aussi proche du sommet. Or ce qu’on attendait de moi, designer « occidentale » que je suis (et associée au groupe de designers consulté), m’a renvoyée une fois de plus à un ensemble de questions théoriques que ma pratique m’avait déjà conduite à adresser à mon propre travail de designer et de chercheuse : qui suis-je pour décider de ce qui devrait être conservé et de ce qui devrait disparaître ici ? Qui suis-je pour juger ce qui est fonctionnel ou ce qui pourrait, ne serait-ce que techniquement, être plus opérant ? Par définition ou par vocation, on s’attend en effet à ce que le design améliore, innove et transforme. Mais à quel prix ? Malgré son statut de prescripteur, le designer n’est aucunement dans l’obligation de rajouter une couche d’imaginaire lorsqu’il produit de la forme. Pour donner un exemple connu, en 1962, l’armée américaine était à la recherche de solutions pour le cas particulier de villages ruraux isolés en Inde ; les membres de ces communautés, illettrés et ne disposant ni d’électricité ni des moyens nécessaires pour acheminer des piles jusqu’aux villages, étaient privés de tout moyen de communication. La demande a été adressée à un designer devenu célèbre, Victor Papanek, qui en réponse a conçu un nouveau dispositif de communication sur mesure. Le résultat était un poste radio avec un seul transistor, qui n’avait pas besoin de piles ni de courant, « conçu spécifiquement pour les besoins des pays en cours de développement 12 », fabriqué à partir d’une boîte en aluminium usagé, dont on trouve des quantités abondantes partout dans le monde. Sa proposition n’a certainement pas été considérée par l’armée américaine comme une radio digne d’un designer ; il n’a pas imposé un modèle déplacé de son contexte original (on pourrait affirmer que la présence nuisible d’une quantité si abondante de boîtes de conserves dans le monde fait déjà suffisamment de dégâts). Mais il a proposé un modèle qui était réellement adapté aux besoins et moyens des utilisateurs en gardant l’essentiel sans art­ifices, sans mise en scène. Selon moi, la position d’humilité et l’esprit d’économie adoptés par Papanek – qui correspondent rarement avec ce qu’on attend du designer – peuvent être tenus pour exemplaires d’un design endogène, où la proposition s’énonce en tenant compte de la situation et du milieu.

L’eau était indispensable dans le village, puisque la vie quotidienne de tous s’organisait autour de sa collecte, de son stockage et de son utilisation. Le puits ancien du Dynastie Song, encore fonctionnel, se tient au pied d’un temple érigé en son honneur. Il est dit que l’eau est à l’origine du nombre élevé de centenaires dans le village et que son utilisation en cuisine assure une meilleure conservation des aliments.

En guise de conclusion

Le village de Lui Yi est entré dans une période de transition, à laquelle beaucoup d’éléments ne survivront pas. Certains seront conservés, re­construits, retrouvés ou exhumés. Au mieux, quelques éléments tangibles (objets, images, architectures) seront documentés et archivés. Mais que deviendra le pat­rimoine immatériel ? Les gestes, mouvements et rituels quotidiens qui peuvent passer pour insi­gnifiants ou dépassés, semblent voués à disparaître. Leur dis­parition est-elle inévitable ? Et le design contribue-t-il inéluctablement à leur extinction ? Il est difficile de déterminer à quoi ressemblera le patrimoine culturel de la Chine rurale à l’avenir, de savoir ce qui sera conservé et à quel prix. Pour répondre à ces questions, une critique est nécessaire – que cette première étape de mon travail a volontairement différée.

Le contexte de cette étude de terrain a renforcé et nourri l’une des pistes centrales de mon projet de recherche, qui vise à interroger la pertinence d’une pratique documentaire du design, sur le terrain. Jusqu’à lors, mon intuition avait été forgée dans des contextes où toute intervention de design pertinente (et non nuisible) m’avait paru compliquée, sinon impossible (ce fut le cas par exemple lorsque j’ai travaillé dans la « Jungle » de Calais). Dans le cas précis du village chinois de Lui Yi, j’ai été confrontée à d’autres enjeux : alors que la commande de design et l’intervention pressentie des designers étaient claires et toutes tracées, il m’a paru néces­saire de mettre en retrait le fonds « conventionnel » de mes aptitudes et attitudes de designer ; car selon moi, l’« occidentalisation » de ce village devait être évitée à tout prix – quoiqu’en l’occurrence, la menace était due à une initiative chinoise. Il m’a paru impossible d’appliquer à la situation une méthodologie classique, du type « résolution de problème » (« problem solving »). Ici spécifiquement, le « développement de ce village étant inéluctable, adopter une position d’ethnographe m’a plutôt semblé constituer une attitude possible qui, mieux qu’une « réponse », me permettait de documenter, d’enregistrer une trace, de constituer une archive de la situation initiale qu’il m’était donné de considérer en tant que designer. Cette posture adoptée dans le contexte de cette non–intervention, je l’ai nourrie au moyen des repères et outils de designer qui sont les miens, c’est-à-dire l’espace, les objets, l’observation des usages et des usagers, afin de capter et d’enregistrer une trace de l’intangible.

Le riz est séché au soleil sur le long des chemins et des routes, laissant juste assez de place pour le passage d’une mobylette ou d’une voiture. Les tapis de riz séché sont ratissés continuellement pendant la journée avant d’être ramassés et mis en sacs avec des outils faits-main.

Dans le cadre de mon travail de recherche, une question importante persiste cependant, celle du statut à accorder à ce genre de « collecte » ou « relevé », qui se substitue à ma production – … ou qu’est devenue ma production devrais-je dire. Quoi qu’il en soit, ce cas d’étude a contribué à affirmer qu’il est pour moi devenu nécessaire de cultiver une autre manière de pratiquer le design, où l’observation, la description et la documentation des objets, supplantent leur transformation.


  1. Depuis 1955 et avec la collectivisation de l’agriculture, les foyers ruraux ont intégré des coopératives. En 1958, ce système est devenu celui des communes populaires et a été utilisé jusqu’à la fin de l’ère Mao. 

  2. Joshua Bolchover & John Lin, Rural Urban Framework, transforming the Chinese Countryside, Birkäuser Basel, 2014. p. 11. 

  3. Cette organisation non-gouvernementale, basée à l’Université de Hong Kong, a construit ce cas d’étude suite à un périple à travers dix-huit villages chinois. 

  4. Joshua Bolchover & John Lin, op. cit., Birkhäuser, Basel, 2014. p. 7. 

  5. Depuis 2006, une campagne politique lancée par le gouvernement chinois promeut le développement rural et la construction d’une « nouvelle campagne socialiste ». Cette politique traduit une volonté de privilégier les initiatives rurales et ce dans l’objectif d’améliorer et moderniser l’agriculture chinoise et d’augmenter la capacité agricole. 

  6. Traduction depuis le chinois d’un extrait du plan quinquennal du Beautiful Countryside program, communiqué par le Parti chinois en 2016. 

  7. Chez les femmes Li, le tatouage était traditionnellement utilisé pour marquer le passage à l’âge adulte. Dans un entretien accordé à Clark Leonard en 1938 pour le National Geographic Magazine, un groupe de femmes Li a expliqué que leurs tatouages permettaient également à leurs ancêtres de les reconnaître après leur mort. De nos jours, seules quelques personnes âgées vivant dans des villages très reculés témoignent encore de cette pratique. Voir Lars Krutak : At The Tail Of The Dragon : Vanishing Tattoos Of China’s Li People”, 2006. (www​.larskru​tak​.com) 

  8. Caoci A., Lai, F. (ed. par), Gli oggetti culturali, l’artigianato tra estetica, antropologia e sviluppolocale, Franco Angeli, 2007, traduction de l’italien par Elena Enrica Giunta, traduite par l’auteur. 

  9. Bandarin, F. (2002) dans la préface de Managing Tourism at World Heritage Sites : a Practical Manual for World Heritage Site Managers, de Arthur Pedersen, Unesco World Heritage Center, 2002, Paris. 

  10. Une classe d’étudiants à la Tongji School of Design and Innovation de Shanghai travaillent actuellement sur une multitude de services qui seront développés à l’avenir dans le village. 

  11. Doze, P. (2016). Extrait de « Les joies irritantes des caresses infécondes. Ambition du design et éloge du fourbi » Azimuts 44. Saint-Étienne : Cité du Design, 2016, p. 200. 

  12. Papanek. V. (1984). Design for the real world, Academy Chicago Publishers (reprint), 2000, Chicago, p. 224. 

Sommaire nº 50
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